Certains grands noms de l’horlogerie ont parfois besoin de faire un pas de côté pour mieux rebondir. C’est le cas de Dominique Renaud, figure tutélaire de l’innovation horlogère, qui fait aujourd’hui son grand retour avec une nouvelle marque créée en tandem avec le jeune prodige Julien Tixier. Cette entité est née au sein de la Manufacture Dominique Renaud, une entreprise qui elle-même se structure en préparation de plus vastes projets à venir.
Pour comprendre l’importance de ce retour, il faut remonter aux années 1980. A l’époque, Dominique Renaud fait partie de ces horlogers visionnaires qui ont insufflé un souffle nouveau à la haute horlogerie mécanique. Avec son complice Giulio Papi, il crée en 1986 Renaud & Papi, qui deviendra le premier motoriste indépendant de l’histoire horlogère. Une véritable pépinière de talents qui fournira les plus grandes maisons, d’IWC à Jaeger-LeCoultre, en passant par A. Lange & Söhne, sans oublier un certain Richard Mille, venu toquer à leur porte avec une idée de marque en tête.
De cette officine sortiront aussi quelques-uns des plus grands noms de l’horlogerie indépendante actuelle: Greubel, Strehler, Forsey, Grönefeld... une véritable dream team avant l’heure. Lorsque Audemars Piguet rachète l’entreprise en 2000, Dominique Renaud décide de prendre le large. «J’avais envie de faire un break, et peut-être aussi de m’orienter davantage vers l’invention pure», confie-t-il dans son style direct caractéristique.
C’est un projet qui nous tenait à cœur, car il permet de démocratiser une complication généralement réservée à l’ultra-luxe.
Direction le sud de la France, où notre homme s’occupe de ses oliviers tout en gardant un œil sur le monde horloger, en continuant à travailler en tant que consultant en sous-main sur divers projets. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard qu’il revient en Suisse, avec dans ses cartons la DR01, une montre révolutionnaire dotée d’un échappement à couteau. C’est lors d’une conférence présentant ce projet un peu fou qu’il fait la connaissance de Julien Tixier, un jeune horloger prodige passé par Laurent Ferrier et connu pour ses créations entièrement réalisées à la main. La complicité est immédiate – il deviendra son alter ego créatif. Ensemble, ils réalisent dès 2021 deux pièces d’exception. D’abord la Tempus Fugit, une montre qui affiche littéralement votre espérance de vie – une façon subtile de rappeler que les jours sont comptés, même lorsqu’on les mesure avec précision. «Nous voulions matérialiser l’idée que le temps est une ressource précieuse», explique Julien Tixier. S’ensuit un calendrier perpétuel séculaire pour la marque Furlan Marri, une prouesse technique qui leur vaut une nomination au GPHG, les Oscars de l’horlogerie. «C’est un projet qui nous tenait à cœur, car il permet de démocratiser une complication généralement réservée à l’ultra-luxe», confie Dominique Renaud. Bref, deux créateurs qui aiment à bousculer les conventions se sont trouvés, par-delà les différences de génération.
En 2023, la rencontre avec Jean-Luc Errant, entrepreneur féru de haute technologie, catalyse la création de la Manufacture Dominique Renaud, qui vient chapeauter la marque nouvellement créée Renaud Tixier. Michel Nieto, ancien CEO de Baume & Mercier, rejoint l’aventure et prend les rênes de l’entreprise. Les investisseurs suivent, séduits par l’aura de Dominique Renaud et la solidité du projet.
Une montre qui réinvente le mouvement
La première création de la maison Renaud Tixier, baptisée Monday, illustre parfaitement la philosophie de Dominique Renaud et Julien Tixier. On aurait pu supposer qu’après ces exploits les deux comparses auraient cherché à impressionner en dévoilant une complication spectaculaire. Que nenni. Ils ont préféré se pencher sur un élément fondamental: l’énergie. Présentée en 2024, la Monday introduit un concept révolutionnaire: un micro-rotor équipé d’un «danseur», un ingénieux mécanisme qui transforme les moindres mouvements du poignet en énergie exploitable par le mécanisme de la montre. Trônant sur une étagère de l’atelier, une maquette en Lego préfigure cette innovation: c’est ainsi que Dominique Renaud l’a conceptualisée pour l’expliquer à ses équipes! De son côté, Julien Tixier a passé plus de mille heures à développer le premier prototype. «Nous avons créé la société en août 2023. Après avoir travaillé d’arrache-pied pendant neuf mois, nous avions la première montre prête, terminée, décorée, en mars 2024.» Le résultat? Une amélioration de la capacité de remontage estimée à 30% (même si, prudents, nos horlogers préfèrent attendre plus de données avant d’officialiser ce chiffre). «Nous savons que nous avons un gain significatif, mais nous voulons des mesures précises avant de nous avancer davantage», tempère Dominique Renaud.
La montre Monday de Renaud Tixier sera produite à 187 exemplaires, soit le nombre d’angles rentrants que compte son mouvement mécanique.
Mais l’innovation ne s’arrête pas là. Avec son boîtier en or rose ou gris de 40,8 mm, la Monday réussit le pari d’allier élégance et technologie, notamment grâce à son mouvement finement décoré. Produite à 187 exemplaires (un clin d’œil au nombre d’angles rentrants du mouvement), la Renaud Tixier Monday s’affiche à 79 000 francs. Une somme coquette, certes, mais qui se situe en deçà des prix pratiqués par certains concurrents, surtout au vu de la qualité technique et de l’excellence des finitions proposées. D’ailleurs, cela n’a pas empêché la moitié de la production d’être réservée avant même la première livraison. «Nous avons été agréablement surpris par l’engouement immédiat», admet Michel Nieto. La distribution se fait via un réseau très sélectif de détaillants triés sur le volet à New York, Dubaï, Hongkong, Tokyo ou Londres, eux-mêmes organisant des présentations directement auprès de collectionneurs avisés.
Comme son nom le laisse supposer, la Monday ne constitue que le premier chapitre d’une série qui comptera sept modèles, comme les jours de la semaine. Et Renaud Tixier promet une innovation technique pour chacune d’entre elles, avec pour volonté d’explorer un pilier fondamental de l’horlogerie mécanique pour chaque projet. «Chaque modèle constituera une opportunité de réinventer un élément clé de la montre mécanique, explique Michel Nieto. Car, bizarrement, personne dans l’industrie n’avait pensé à travailler sur l’amélioration du pouvoir de remontage, comme nous l’avons fait pour le micro-rotor de la Monday.» En ligne de mire, il s’agit donc de repenser et d’améliorer les techniques ancestrales de l’horlogerie plutôt que de développer un xième tourbillon. Il va toutefois falloir prendre son mal en patience: la qualité du travail requis ne permet pas de grandes cadences de production: tout au plus 60 pièces par an. Et pas question que la production de deux modèles se superpose. La Tuesday n’arrivera que lorsque les 187 pièces de la Monday seront produites. A ce rythme, Dominique Renaud estime à une bonne vingtaine d’années le temps nécessaire avant que la Sunday ne vienne clore cette collection. Comme le raconte Michel Nieto, «Dominique et ses équipes débordent de créativité. Il a fallu faire des choix, et nous nous sommes donc arrêtés à sept idées, ce qui est déjà beaucoup. Car il faut bien compter deux à quatre ans pour développer chacune d’entre elles.»
Premier modèle signé Renaud Tixier, la Monday est dotée d’un micro-rotor inédit, une innovation technique améliorant la capacité de remontage du mouvement automatique de la montre.
Un écosystème en pleine croissance
Plus qu’une simple marque, c’est un véritable écosystème qui se met en place à Nyon, dans des locaux déjà trop petits. Il faut dire que Dominique Renaud a su s’entourer d’une équipe mêlant grande expérience et jeunesse talentueuse. Une team qui fonctionne sur un principe horizontal: chaque horloger travaille de façon indépendante, sans hiérarchie au sein de l’atelier, et soumet son travail au contrôle de son voisin. Un système que Dominique Renaud, mentor de la bande, commente ainsi: «Nos horlogers se forment entre eux, puis se contrôlent entre eux. Ils se sont réparti des tâches, des fonctions, des référents, par binômes, sur les différents postes. Nous avons mis en place un système d’autocontrôle.» Les positions sont interchangeables: chacun doit savoir tout faire sur chaque montre, ce qui sous-entend une recherche continue de l’amélioration des techniques artisanales, en visant sans cesse l’excellence, sinon la perfection. Enfin, petit détail qui a toute son importance: selon leur statut ou leur ancienneté, certains d’entre eux sont également actionnaires de l’entreprise.
Outre la marque Renaud Tixier, de nombreux autres projets se dessinent sous l’égide de la société mère Manufacture Dominique Renaud, dont une académie de formation, avec pour objectif de créer un centre de compétences ouvert aux collaborations avec d’autres marques, puis, dans un second temps, une fondation. En guise de fil rouge entre ces différents programmes: la transmission. Un état d’esprit que résume Dominique Renaud: «Nous voulons transmettre nos savoir-faire et encourager l’innovation dans le secteur.»
Dans un monde où les smartwatches semblent avoir pris le dessus, Dominique Renaud, Julien Tixier, Jean-Luc Errant et Michel Nieto rappellent que l’innovation mécanique a encore de beaux jours devant elle. Et si, finalement, le lundi n’était pas si déprimant que ça?
Innovation
Pluie d’idées mises au service de l’innovation technique, s’autoriser à repenser les bases de l’horlogerie mécanique.
Transmission
Soutien et accompagnement des jeunes horlogers, en les motivant à se servir de l’expérience transmise pour se propulser plus loin.
Autonomie
Pas de machine à timbrer dans l’atelier, volonté que chacun devienne un créateur, libre d’explorer ses idées personnelles.