Pourquoi redoutons-nous l’avenir? L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle fait craindre la disparition de nombreux postes de travail, le réchauffement climatique s’emballe et les pays occidentaux font face à des adversaires de plus en plus puissants. Mais selon Nicolas Bouzou, ces inquiétudes, bien que fondées, sont souvent exagérées, présentées sans recul ni nuance. L’économiste de 48 ans, directeur d’études à l’Université Paris-Panthéon-Assas, est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Petit précis d’économie appliquée et La comédie (in)humaine, coécrit avec la philosophe Julia de Funès. Il regrette les névroses de la société actuelle qui l’empêchent d’avancer vers des solutions pourtant à portée de main.

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Presque un an s’est écoulé depuis la parution de votre livre La civilisation de la peur. Aujourd’hui, gardez-vous espoir en l’avenir?

Oui, plus que jamais. Dans de nombreux domaines, nous assistons à une accélération des évolutions positives. Par exemple, le coût de l’électricité photovoltaïque baisse nettement plus rapidement (d’environ 5 dollars/kWh en 2009 à moins de 0,5 dollar/kWh en 2022, ndlr) que ce qu’indiquaient les projections les plus optimistes. L’éco-efficacité énergétique est aussi en nette progression. De grandes avancées devraient avoir lieu en 2025 dans le domaine de la santé, notamment avec des médicaments contre les maladies neurodégénératives et les cancers qui arrivent en essais cliniques de phase 3. L’humanité continue de progresser, parfois plus vite que prévu.

Tout de même, l’année 2024 a été chahutée sur le plan économique et politique. La présidence de Donald Trump, dont on connaît les velléités protectionnistes, ne vous inquiète-t-elle pas?

Il y a de quoi s’inquiéter. C’est précisément pour cela qu’il faut affronter le problème avec des solutions concrètes. La réaction des responsables européens face à la perspective d’un retour de Donald Trump à la Maison-Blanche s’est révélée tout à fait représentative de la peur contre-productive que je dénonce dans mon livre. Dans les mois qui ont précédé la présidentielle américaine, la majorité des parlementaires et hauts fonctionnaires n’ont fait que crier haut et fort l’effroi que leur inspirait le projet de Donald Trump pour appeler à l’élection de Kamala Harris. Résultat: le continent n’est pas du tout préparé à la deuxième administration Trump.

En France aussi, l’année 2024 a été compliquée…

Ce fut une période absolument navrante sur le plan politique en France. La motion de censure a constitué un geste d’immaturité politique déplorable. Mais je ne perds pas espoir pour autant. La France est une nation résiliente, dont l’histoire est un enchaînement de chutes et de reprises. Actuellement, nous nous trouvons encore sur la pente descendante. J’ignore quand nous allons rebondir, mais le moment viendra. Le succès des Jeux olympiques de Paris et la réouverture de Notre-Dame ont montré que le pays était toujours capable de grandes choses et que les clivages politiques pouvaient être transcendés lorsque l’intérêt commun est en jeu. J’ai bon espoir que cet élan de dynamisme collectif soit un signe annonciateur d’un rebond prochain.

Actuellement, la France a-t-elle besoin de réformes pour rebondir?

Le pays doit sans doute s’imposer quelques réformes économiques. D’abord, il faut commencer par remettre de l’ordre dans les finances publiques. Notre Etat social n’est soutenable que si les taux d’emploi sont élevés. Il est nécessaire de réduire les subventions accordées aux associations ou encore d’introduire des jours de carence dans la fonction publique, qui permettraient par exemple de ne plus rembourser les congés maladie qu’à partir de plusieurs jours d’absence. Ces ajustements ne régleront pas les problèmes de fond, mais permettront au moins de disposer d’un budget acceptable.

Ensuite, il faut se demander quel est le rôle d’un Etat au XXIe siècle. Dans certains domaines, il doit prendre moins de place. C’est notamment le cas des aides aux entreprises, qui sont trop abondantes et pas assez ciblées. Il faudrait les réorienter vers la recherche et le développement afin de stimuler l’innovation, plutôt que de prendre le risque de subventionner des industries déficitaires. En outre, on ne doit plus craindre d’engager de l’argent privé dans les grands projets d’envergure nationale. La rénovation de Notre-Dame a été majoritairement financée par des fonds privés. Tout le monde a pu constater que ce modèle fonctionne. En revanche, l’Etat doit se réinvestir dans certains secteurs, notamment la défense. Je penche pour doubler les dépenses militaires afin notamment de réduire notre dépendance vis-à-vis des Etats-Unis tout en contribuant à la croissance de l’industrie française de l’armement.

En France, l’industrie a cédé trop de terrain aux services. La Suisse, en revanche, a su maintenir un tissu industriel important sur son territoire.

Vous souhaitez le retour des industries en Europe. Que faudrait-il pour y parvenir?

C’est surtout en France que la part de l’industrie dans l’activité économique a cédé trop de terrain aux services. La Suisse, en revanche, a su maintenir un tissu industriel important sur son territoire et constitue un exemple intéressant. Les usines représentent toujours une part importante du PIB en Italie, en Allemagne et aux Pays-Bas également. Mais les économies européennes ne sont pas assez présentes dans les secteurs très innovants. Le rapport Draghi (publié en septembre 2024, ce rapport dirigé par l’ancien président de la Banque centrale européenne et premier ministre italien dresse un bilan mitigé de la compétitivité européenne et propose trois axes pour relancer la croissance et la rendre plus durable, ndlr), auquel j’adhère largement, constate deux freins majeurs à l’innovation en Europe. Le premier obstacle réside dans le manque d’un marché financier de l’innovation qui permette de réaliser les investissements nécessaires, tandis que le second tient à l’inexistence d’un grand marché unique pour les innovations. Dans l’Union européenne, la croissance repose largement sur d’anciennes industries, comme l’automobile ou le luxe. Sur ce dossier, nous devons revoir la stratégie européenne et mutualiser nos investissements afin de rivaliser avec la Chine et les Etats-Unis.

Cela nous amène à la question de l’énergie, trop souvent éludée par nos responsables politiques. Pour maintenir les industries en Europe, il faut une politique commune qui permette de produire et transporter des énergies propres et abordables. On le voit aujourd’hui: les délocalisations des industries européennes s’opèrent non plus seulement en direction de l’Asie, mais aussi vers les Etats-Unis. La première puissance mondiale nourrit le projet de devenir l’usine du monde. Pour y parvenir, Donald Trump va non seulement actionner le levier des baisses d’impôt sur les entreprises, mais aussi celui de l’énergie abondante et bon marché. Il faut s’y préparer et élaborer une stratégie européenne en réponse.

Comment l’intelligence artificielle peut-elle aider à relancer l’industrie?

Le robot humanoïde, déjà en phase de test dans plusieurs entreprises européennes, est la prochaine grande étape à franchir. Comme le coût des robots sera le même partout, contrairement aux coûts de la main-d’œuvre, cela permettra d’aplanir le champ de la concurrence mondiale et bénéficiera notamment aux industries des pays développés.

Quelle est votre vision pour l’Europe? Est-ce que vous plaidez pour plus de fédéralisme?

Aucun pays membre de l’UE n’est prêt à faire le saut du fédéralisme. Mais je plaide en effet pour une Europe souveraine qui assume sa puissance. Aujourd’hui, elle se vit uniquement comme un marché à défendre par des réglementations. Les pays européens doivent nettement renforcer la mutualisation des investissements et la coopération technique dans les domaines clés de l’économie de demain, tels que la défense, le spatial, l’IA et le quantique.

Pour l’heure, il est difficile de miser sur l’IA sans passer par des outils américains. Comment mettre l’Europe à niveau sans transiger sur sa souveraineté?

Nous avons raté le virage du numérique et de l’IA. Aujourd’hui, il faut se préparer à l’arrivée des ordinateurs quantiques afin de positionner des acteurs européens dans ce domaine. Cette avancée permettra de réaliser des progrès encore plus spectaculaires que l’IA dans les domaines de l’énergie ou de la santé notamment. Nous disposons d’assez d’ingénieurs talentueux pour y arriver. Encore faut-il leur fournir les conditions-cadres pour qu’ils restent sur le Vieux Continent plutôt que de s’expatrier outre-Atlantique.

Dans votre livre, vous comparez l’avènement de l’IA au déploiement de la machine à vapeur. On pourrait vous rétorquer que la machine à vapeur a permis d’automatiser des tâches pénibles, répétitives, souvent mal rémunérées, alors que l’IA menace de chambouler des métiers plutôt créatifs et intellectuels.

Il est impossible de prédire quels métiers seront les plus touchés. Sans rentrer dans les analyses prospectives, je remarque que les études réalisées jusqu’ici ont permis de constater que l’impact de l’IA sur l’emploi a jusqu’ici été positif. Les entreprises qui utilisent ces technologies sont les plus compétitives et recrutent davantage. On peut bien sûr imaginer que le scénario change à l’avenir. S’il s’avère que l’intelligence artificielle finit par remplacer certains postes, autant que ce soient ceux des travailleurs qualifiés. Ces profils auront nettement moins de mal à trouver un autre emploi de même statut. Actuellement, il vaut mieux que chacun se pose la question de ce que peut apporter l’IA à son métier plutôt que de se faire peur avec des perspectives de déclassement ou de chômage de masse.

Vous dites avoir pris la mesure du défi climatique mais restez opposé à l’écologie radicale et anticapitaliste. Selon vous, le capitalisme s’adapte par nature et trouve déjà des solutions pour se décarboner. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter?

Il faut s’en inquiéter. C’est un écueil énorme. Mais là aussi, on constate de nets progrès. Les émissions de carbone baissent en Europe, mais aussi aux Etats-Unis ou au Canada, qui sont pourtant tous deux producteurs d’hydrocarbures. Le principal pays émetteur, la Chine, sera bientôt à même de réduire lui aussi ses émissions de carbone grâce au virage électrique. L’humanité se trouve sur la bonne voie, mais il est vrai qu’il faut aller plus vite. Il est probable que la transition progresse prochainement, avec de nouvelles solutions techniques dans la production et le stockage d’énergie. Par exemple, l’IA pourrait nous aider à progresser dans la recherche sur la fusion nucléaire.

Pouvez-vous comprendre celles et ceux – principalement les jeunes – qui ressentent de l’écoanxiété?

Je peux les comprendre. Mais l’anxiété ne nous sera pas très utile pour opérer les changements nécessaires à la transition. Nous avons beaucoup plus à attendre des jeunes chercheurs qui se penchent sur des solutions concrètes dans les domaines que je citais précédemment que de ceux qui bloquent l’assemblée générale de TotalEnergies.

Vous êtes sévère avec les théoriciens du déclin, notamment les auteurs Michel Onfray et Michel Houellebecq, à qui vous reprochez d’entretenir une vision excessivement défaitiste des sociétés française et occidentale.

Ce que je reproche au déclinisme, c’est d’oublier la comparaison. Il est vrai que plusieurs pays, dont la France, traversent une période difficile sur le plan socioéconomique. Mais les pays du Sud ne sont pas épargnés non plus. La Chine, notamment, est confrontée à un chômage de masse chez les jeunes qui lui pose beaucoup de problèmes. Pour se convaincre que l’Occident offre toujours la qualité de vie la plus élevée, il suffit d’observer les flux migratoires. Les régions les plus convoitées restent incontestablement l’Europe, les Etats-Unis et le Canada. Je reconnais qu’il existe chez certains Européens un sentiment d’insécurité culturelle. Mais je doute que fustiger l’Occident et son prétendu «déclin» soit la bonne méthode pour redonner sa fierté à la population occidentale.

Vous estimez que les médias portent une part de responsabilité dans la peur ambiante. En cause: leur modèle économique qui les encourage à capter l’attention du public par le buzz et le sensationnalisme. Certes, mais les médias ont-ils d’autre choix que de se plier aux lois du marché?

Le fond du problème, ce ne sont pas les médias. C’est la façon de les consommer. Aujourd’hui, les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux prennent sans doute trop de place dans la consommation médiatique des citoyens. En France comme en Suisse, il existe pourtant des émissions de grande qualité qui traitent l’actualité en profondeur de façon rigoureuse et nuancée. Il faut peut-être aussi redonner le goût de la presse écrite et des livres. Ce sont des mines d’information et des clés de compréhension importantes dont beaucoup se détournent aujourd’hui. L’idée n’est pas de se débarrasser des réseaux sociaux ou de la télévision, mais de retrouver un équilibre dans la consommation de l’information. Pourquoi ne pas sensibiliser davantage la population à ces questions dès le plus jeune âge?

Vous êtes un proche de Nicolas Sarkozy, qui comparaît en ce moment même devant le Tribunal correctionnel de Paris dans le cadre de l’«affaire libyenne». On reproche à l’ancien président d’avoir passé un «pacte de corruption» avec le désormais défunt dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. S’il est condamné, lui accorderez-vous toujours votre confiance?

Je lui accorderai toujours mon amitié, car je suis quelqu’un de fidèle. Sur la question de l’affaire libyenne, je ne connais pas le fond du dossier et je ne veux donc pas trop m’avancer. Je souhaiterais néanmoins rappeler qu’il est tout à fait légitime de critiquer une procédure ou une décision judiciaire. La justice française est indépendante mais je me pose parfois la question de son impartialité. Lors des élections professionnelles, un tiers des magistrats votent pour le syndicat de la magistrature, très engagé à gauche. Dans les affaires Sarkozy, la justice est parfaitement indépendante mais a peut-être parfois manqué de neutralité.

C’est tout de même le troisième procès qui vise l’ancien président. A ce stade, il est difficile d’imaginer que Nicolas Sarkozy soit poursuivi pour des raisons politiques.

Je n’aurais pas l’outrance de dire que Nicolas Sarkozy est poursuivi pour ses idées. Mais le directeur du parquet national financier a tout de même dressé son réquisitoire en direct à la radio avant même l’ouverture du procès. C’est une façon étrange de procéder.

Bio express

1976
Naissance à Boulogne-Billancourt, en France.

2006
Fonde le cabinet d’études économiques Asterès, qu’il dirige encore aujourd’hui.

2018
Crée les Rencontres de l’Avenir à Saint-Raphaël, un forum consacré aux grandes questions contemporaines.

2024
Publie «La civilisation de la peur», son 22e ouvrage.